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mercredi 21 septembre 2022

Le Bureau des Aliénés

Lorsque mon grand-père est mort, ses livres ont été partagés dans la famille et j’acquis une ancienne édition des Mémoires d’outre-tombe. Lorsque, récemment, je voulus en entamer la lecture, je trouvai, dans le premier tome, des petites feuilles de papier, découpées pour ne pas dépasser du livre, et dissimulés entre diverses pages. J’ignore comment ce texte, que j’ai décidé de recopier et de diffuser ici, parvint entre les mains de mon grand-père, mais j’ai pensé que cet étrange témoignage avait quelque intérêt.

J’ai conservé les fautes et les maladresses, voire les incohérences, que l’auteur, dans sa précipitation, je suppose, y a laissé. J’ai reproduit typographiquement les ratures de l’original.

Le titre, bassement commercial, est évidemment de moi.

Voici donc le testament de cet étrange Robert d’Ycres.


*


Nul ne sait comment cela a commencé, ni qui a l nous a mis sur pied. Aucune archive ne consigne trace des la missions que nous nous sommes donnée il y a sans doute moins d’un siècle. Certains racontent que Churchill aurait joué un rôle, d’autres, encore plus délirants, sans doute, s’imaginent que c’est Napoléon qui missionna le premier d’entre nous. Mais est-ce vraiment ce qui compte ?

Nous n’avons même pas de nom. Sommes-nous une sorte de franc-maçonnerie de la folie ? Une Internationale de la psychose ? Une confédération des malsains d’esprit ? Peu nous importe à vrai dire. Un seul point d’appui, un seul signe de reconnaissance nous unit : Héraclius Gloss.

Le Docteur Héraclius Gloss, nouvelle de jeunesse et posthume de Maupassant, avait l’avantage de constituer une référence qui, tout en conservant son authenticité, était moins fameuse que le Horla, le Maupassant du commun.

Quiconque était mis dans la confidence de nos entreprises savaient savait deux choses, s’il était amené à croiser un camarade inconnu, après avoir orienté la conversation sur Maupassant, quitte à en expliquer un peu la biographie et l’ouvre si le converse jouait les ingénus ou : toute mention immédiate du Horla, dans l’imméd tout désintérêt porté au Horla signifiait que la personne n’était de la confrérie. Sa mention immédiate valait pareille disqualification, si le personnage se montrait plus lettré. En revanche, la connaissance mutuelle de l’étrange récit du Docteur Héraclius Gloss valait pour code préalable à toute interrogation suspicion de commune appartenance à la société susmentionné.

 

Mais je m’égare. C’est que, voyez-vous, comme tous mes camarades ma psyché n’est pas faite d’ordre et de calme, bien que je tente ici sur ces feuillets, poussé par une impulsion mystérieuse, de vous conter notre épopée, me sentant autorisé à le faire par le fait que, de toute manière, aucun lecteur n’y prêtera foi. Dans quelques heures, après en avoir achevé l’écriture et pardonnez-moi, Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs, pour les maladresses que contiendra, nécessairement, quelques qualités de style que je rêve de posséder, ce testament que je livre à une postérité qui l’ignorera, comme tout le reste de ce que j’ai entrepris je glisserai mon cou dans le nœud coulant qui pend à la poutre de ma petite chambre de bonne, seul logis que dans mon état nécessiteux j’ai pu me permettre. Comme tout ce que j’ai jamais fait dans ma vie ceci est un coup dans l’eau, et c’est le dernier que j’ai la force d’y porter, coup qui laissera quelques instants des vagues ondoyantes avant que l’oubli ne vienne tout recouvrir.

 

(L’oubli a été la passion dominante de toute mon existence, comme le dit à peu près l’étrange Guy Debord dont j’eus à quelques occasions l’occasi l’opportunité de partager l’ivresse, loin de rivaliser avec la sienne, et sans susciter chez lui davantage d’intérêt que chez aucune des figures un peu éminentes que j’ai pu croiser à part René Daumal, mais il était sur le point de rendre son dernier souffle… Disciple acharné du mythe de Theuth, la ma seule véritable ambition a été de faire revenir l’humanité avant l’invention de l’écriture, d’abolir la lettre pour rétablir le règne de l’Esprit. Je dois vous confier, inexistants lecteurs, que dans d’étranges périodes d’exaltation turbulentes et dénuées de sens, j’ai pu croire cela réalisable, par divers moyens que je me proposais de mettre en œuvre… Mais je m’égare encore, par égotisme je parle de ce qui aurait dû être de ma grande œuvre, l’apocatastase du Verbe, alors que c’était d’une toute autre aventure que je m’étais fixé la tâche de vous entretenir.)

 

Notre confrérie, donc. Fous, délirants, psychotiques, mes frères en humanité. Dans l’un de ses articles, dans l’un de ses recueils j’ai oublié le nom de l’un comme de l’autre René Guénon nous parle des « gens du blâme », étranges énergumènes ayant perdu la raison qui, s’y je me souviens suffisamment bien de ce qu’en dit cet étrange penseur (approché, lui-aussi, mais ne recueillant de sa part que mépris pour avoir frayé, quoiqu’avec distance, avec les cercles le mouvement surréaliste) étaient considérés comme des individus s’étant arrêté en ce point funeste dans le mouvement de leur élévation spirituelle. J’oublie de dire que Guénon nous parle ici d’Islam, et mais je serais bien incapable d’en préciser la religion, l’obédience, quoique je soupçonne dans pareille manière de voir des affinités avec le soufisme.

Les fous, donc, ont été très diversement considérés, selon les latitudes, selon les temps. Et le petit Paul, comme d’autres, de la louer : « La croix est une folie qui humilie la sagesse des sages. » D’aucuns prétendent qu’on en fait des Chamans sous d’autres latitude. Foucault a dit bien des sottises sur le sujet dans son Histoire… mais ce n’est pas là mon propos.

1967

Mais je me rends compte que, écrivant sans plan, j’ai omis de vous parler un peu d’Héraclius Gloss, héros éponyme de la nouvelle de Maupassant qu’il n’est pas certain que vous ayez lu. J’écris de mémoire car je n’ai pas le courage de fouiller le tas de livres qui me sert de bibliothèque de Diogène, mais en voici grosso modo le propos : un homme découvre, dans une vieille échoppe, un livre d’un certain Docteur Héraclius Gloss. Il y est question de métempsychose et autres fadaises Guénon m’en soit témoin ! et toujours est-il que notre bonhomme se figure en être la réincarnation. Pour des raisons liées à cette épiphanie, dont j’ai oublié les détails, il se retrouve à l’asile. Il y sympathise avec un autre homme auquel il révèle son secret « Mais c’est moi, Héraclius Gloss ! » s’exclame son interlocuteur. Je ne me rappelle plus la suite, mais les deux avatars ne conçoivent pas une grande sympathie pour l’imposteur qu’ils viennent de rencontrer ; s’en suit, je crois, bagarre. J’ignore si les Christs se frappent parfois sur la joue droite avant de se tendre la gauche dans les institutions où on les enferme faute de reconnaître leur qualité de Messie…

Mais nous autres, les Héclius Gloss dont je me propose, après ce laborieux préambule, de vous entretenir, nous nous entendions à merveille puisqu’unis, lorsqu’en quelques institutions nous nous croisions, rendre le quotidien des aliénés plus un peu plus supportable. Il était rare, en vérité, que deux Héraclius Gloss se croisent, et si j’ai commencé par là c’est d’abord, bien entendu, parce que c’est le cas auquel invite la nouvelle homonyme de Maupassant, mais aussi parce que dans ce jeu étrange c’était la circonstance qui donnait lieu aux activités les plus exaltantes, où nos agissements discrets, effectués de conserve, donnaient les meilleurs résultats. Je crois bien que nous avons permis à quelques individus de sombrer dans la démence la plus noire, il est certain que nous avons sauvé quelques vies et abrégé, il est vrai, certaines, puisque le code non-écrit de notre groupuscule, en ne nous donnant pas d’information précise quant aux buts à atteindre sinon celui de soulager la souffrance de nos frères humains, nous pouvait nous donner le sentiment d’avoir l’autorisation d’en venir aux dernières extrémités lorsque tout espoir était perdu… Je me souviendrai toujours de Jean. Jean semblait bouillir d’une telle souffrance intérieure que seule la douleur physique semblait un peu le soulager en le détournant d’elle. Toute occasion lui était bonne pour se faire mal, et malgré la surveillance constante dont il était l’objet je parvins à lui faire parvenir une lame de rasoir qui fit jaillir sa mort dans une ultime effusion de sang.

Paul, lui, était délirant au dernier degré. Il se croyait emprisonné car il était le véritable souverain pontife. Je fus le seul à écouter son récit, comment on lui avait subtilisé substitué un sosie, et n’hésitais pas à lui donner du « Sa Sainteté ». Car notre mission ne consistait parfois qu’en cela, écouter de pauvres bougres, d’évidence perdus pour la raison, avides d’une oreille qu prête à leur prêter attention. Jacques, paranoïaque, je parvins à davantage l’aider, à vraiment l’aider je veux dire… mais je pense que j’en ai dit assez pour que vous ayez compris en quoi consistait la mission des Héraclius Gloss.


Mon testament est déjà long, je n’ai rien dit et j’ai pourtant l’impression d’avoir tout dit. Les forces m’ont quitté. Fou moi-même, j’ai trop fréquenté la folie des autres, me suis trop fait l’éponge des psychés déstructurés, en miettes ou en feu, dans la souffrance muette ou bavarde. Peu d’écrits là-bas, et notre confrérie, faute d’organigramme connu ou même existant, n’exigeait nul rapport. Cela me convenait bien. Les sept amis auxquels j’ai confié les sept uniques exemplaires de mon seul livre l’ont brûlé, conformément à mes instructions, de sorte qu’en ce qui concerne mon œuvre ne resteront que les bribes remémorées par eux qu’ils voudront bien communiquer d’âme à âme, et que le temps déformera, améliorera. Theuth ne triomphe de mon fait que dans cette unique lettre qui (puisque je suppose que mon suicide lui donnera un peu de valeur) sera conservée. Je demanderais bien à la postérité de me pardonner ; je n’aurai pas de postérité.

 

Je laisse ce monde tel que j’y suis entré. Une vie pour rien. J’ai assez bavardé. Theuth a triomphé, et avec lui les forces de la Technique et du Progrès qui n’ont pas fini de ravager l’humanité.

Je m’en vais sans regrets.

Paris, aux lueurs matinales du premier jour de l’automne de l’année 1967

Robert d’Ycres


mardi 20 janvier 2015

Je ne tiens jamais mon journal


Mardi 20 janvier 2015, deux heures dix du matin, Lambersart, ma chambre. Au fond, il n'y a pas de mystère : je vais bien, au point de susciter en moi des réminiscences de manie, malgré le froid glacial dans lequel ma chambre est plongé, malgré la fatigue, la lassitude du tabac, la mauvaise musique, je vais bien, dis-je, pour la simple raison que je vais moins mal. Je m'explique, et rappelle ici cette journée d'août 2014, dans les Alpes, en compagnie de V. et T. : journée maniaque, mais pourquoi ? Tout simplement parce que, pour une raison dont j'ignore certes et l'origine, et la raison de son peu de durée, parce que sur le fond d'une dépression molle, cela va un peu mieux. Ce n'est qu'un monticule, et non l'une de ses montagnes dont j'étais alors entouré, mais à côté du gouffre, c'est déjà bien haut.

D'autre part, il me semblait comprendre enfin pourquoi je brassais tant de vent lorsque j'allais bien, et avais paradoxalement parfois besoin d'aller un peu moins bien, ou de m'être mieux habitué à mon trop-bien-être, pour entreprendre quelque chose. C'est que le simple motif de mon humeur me suffit alors à être heureux. A quoi bon lire, écrire, faire ? Il suffit d'être. Et certes pas, ou peu, de paraître.

Enfin, et pour faire simple, l'insomnie consécutive à ce genre d'état se passe de commentaire : dormir, c'est accepter une césure après laquelle le malaise peut revenir. Afin de faire durer autant que possible mon état, je n'avais d'autre choix que de veiller.


Le reste sera bavardage, ébauche toujours reprise des mêmes commentaires sur ce qui m'arrive alors, que j'ai osé comparer à une résurrection à une occasion : le sentiment de reprendre possession de mon être. La métaphore du Magicien d'Oz, toujours, que je veux aujourd'hui complète : le cœur, le cerveau et le courage enfin retrouvés (plus complète que jadis, car j'envisage seulement à présent de prendre en compte le courage, qui me semble à présent une troisième dimension très évidente).


La conviction, pourtant, plus claire cette fois-ci, qu'il me faut faire quelque chose de ce renouveau. La Vie de l'esprit, bien sûr ; mon séminaire pour lequel je dois lire ; peut-être un mauvais petit poème de mon cru…


Mais tout d'abord, place à Bach, un peu au hasard, histoire de mieux peupler ce début d'insomnie, bien qu'en parfait philistin.


« La claire conscience de la préciosité du temps », etiam sic.


Deux heures trente-et-une du matin, sans interruption, même lieu. Le temps me manque alors. Divaguons : il me faudrait pouvoir mettre en réserve ces longues heures passées dans la dépression, incapable de rien, et les utiliser en ces instants que, j'ai peur de le dire, j'ai envie de qualifier de grâce.


Je suis en tout cas plus que jamais convaincu qu'il ne peut y avoir de montagne sans vallée, de sommets sans contrebas.


Alors, que faire ? Eh bien, rien d'autre que garder, autant que faire se peut, le souvenir de cette impulsion. Finir cette petite page d'un journal que je ne tiens jamais. Ne pas oublier. Ne pas oublier. Ne pas oublier les possibles. Ne pas oublier cette modalité, la possibilité. Résister aux sophismes de la dépression, à la conviction de ne rien valoir, à celle que tout est irrémédiablement perdu, trop tard, mal venu. Consigner dans quelques mots, que je veux qualifier de maladroits pour capter votre bienveillance, alors même que je me réjouis de leur retour, de les voir briser le silence dans lequel m'enfermait la tristesse. Et qu'importe après tout, qu'ils soient mauvais, ces mots, mes mots en « x », banals, mille fois usités, et mieux qu'ici : ce que je veux dire, bien que je le porte à votre connaissance, et c'était depuis le début mon attention, c'est qu'il me reste tout à préparer, et que je ne dois plus jamais l'oublier. Deux heures quarante-et-une du matin. [Relecture] Deux heures quarante-quatre du matin.



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