vendredi 14 novembre 2014

Extrait d'une correspondance maniaque : dans la tête d'un fou

Le message qui suit a été rédigé lors d'un "épisode maniaque délirant", en un quart d'heure environ, par un fou qui ne s'ignorait pas tout-à-fait. Il fut interné quelques heures après l'avoir envoyé.
A part les noms, rien n'a été modifié. 
L'auteur de ces lignes est beaucoup moins déplaisant qu'il n'y paraît, lorsqu'il prend ses médicaments tout du moins.


Envoyé le : Lundi 3 octobre 2011 16h24
Objet : Re :


V,

En peu de mots.
- Je suis musulman et innocent
- Je passe de bonnes mains en bonnes mains - en ce moment celles de M, qui s'amuse à cultiver ma frustration
- Je n'ai pas besoin de dormir.
- Un Conte de Noël m'apaise, rassuré que tu l'aies compris
- Je repasse chez Z quand je peux
- Va sur mon mail pour essayer de calmer mon bordel : en ce moment j'emporte qui je veux dans ma chute
- Je suis en train de me ramasser à la petite cuillère
- Il faut apaiser ma mère dès qu'elle commencera à s'inquiéter, mais je crois qu'elle a compris que j'avais besoin de distance.
- Envoie moi le RIB dès que possible. J'ai de belles idées pour me tranquilliser, tu verras
- Si tu veux gagner du temps, comprends que je suis à niveau bathmologique supérieur au temps. Je suis l'homme qui fait grimper les échelons, les degrés : profites-en
- Si je meurs, mon héritage intellectuel est à ta charge. Gère tout : enterrement, mots pour les proches, et textes... Ta discrétion fera merveille. J'ai appris à ne plus voir que les qualités chez les gens. Tu comprendras, mais prends le temps. Manzel be manzel
- Je suis fou mais de plus en plus heureux, et mes points faibles sont visibles. Si je vais à l'asile, c'est les psychiatres qui s'en mordront les doigts. Quand je traverse la rue, c'est les voitures qui ont peur de moi.
- Pour le moment : Zarathoustra, l'Iran etc. Ta religion doit être le tao je pense, alors ne traîne pas. Je suis dans une forme intellectuelle exceptionnelle. Profitez-en. Je suis en feu. Si vous vous tenez à distance, vous serez réchauffés sans brûler, comme le papillon
- Mes mots se finissent en x. Alors fais gaffe. Je peux vraiment tuer qui je veux. Mais prends Chirine et laisse moi Anita. Chirine te rendra meilleur, écrivain, et moi je ferai d'Anita une femme. Mais n'en parle pas à [...]
- Je ne gère plus rien : commence à classer ma production (mails, courriers etc.). Je suis devenu l'anti-RC, mais n'anticipons pas.
- Je suis ternaire. Le binaire, déjà essayé. Trois choix : Asile, Mort, Islam (Zoro)
- Fais gaffe à Hélène, à Armand, à Chirine. Aide moi et laisse moi t'aider. Mon portable est à la poubelle. Il m'est arrivé des choses magnifiques, Nuit de Feu, et tu sais que je n'emploie plus ces termes à la légère, tu comprendras quand j'aurai le temps de t'expliquer.
- Je suis bienveillant posé et lucide. On peut se revoir dès que tu le comprendras. Je n'ai pas encore dégainé. Si je dégaine, Asile Mort ou Prison. Continue à me prendre au sérieux. Ce n'est pas du chantage : je suis embarqué.
- Écris autant que tu veux, mais n'oublies pas que je suis très fier de ce mail, et que sa sincérité est donc celle d'une flèche qui va atteindre le mille. Toutes les femmes vont tomber bientôt, si tu veux en profiter viens avec moi dans les tavernes. Tu m'as fait roi, tu m'as fait qui je suis, profites-en ! Mon réseau comprend désormais la famille de M. Si je meurs, je gagnerai quand même, car tu finiras mon œuvre. Elle peut aller loin. 
- Comprend que je suis dangereux. Il me faut des femmes. J'aurais peut-être aller dû au bordel d’Allemagne, solution que j'assimile à l'asile, mais je crois que les salopes vont se coucher ce soir.
- V, je sais que tout le monde pense à moi. Mes actes suffisent. Je ne t'ai pas dit le dixième des nouvelles choses qui me sont arrivées, et pourtant je sais que tu vas trouver ce mail, écrit le plus vite possible, d'où la liste, impressionnant.

J'y Suis

vendredi 7 novembre 2014

"The Tyger", William Blake, traduction résolument infidèle et évolutive

Tigre ! Tigr' ! tout feu tout flamme
Dans les forêts de la nuit
Immortalité de ton âme
Dans l’œil ou la main : symétrie

Dans quel gouffre et dans quel ciel
Brûle le feu de tes yeux
Sur quels ailes fis-tu ton miel ?
Quelle fournaise aurait fait mieux ?

Et quelle main te conçut-elle ?
Twistant ton corps sinueux
Lorsque ton cœur caverneux
Se mit à battre l'étincelle

Et quel marteau ? Quelle chaîne ?
S’emparèrent de ton cerveau
Fus-tu conçu dans la haine ?
Pour persécuter l'agneau

Quand les étoiles effondrèrent
Les nuages remplis d'eau
Sourit-il pour son ère ?
Celui qui fit les animaux

Tigre ! Tigr' ! tout feu tout flamme
Dans les forêts de la nuit
Pérennité de ton âme
Dans l’œil ou la main : symétrie

dimanche 19 octobre 2014

Elena della Notte

Un souvenir de laine
Dans la nuit et le vent
Jolie petite Hélène
Je m'en irai avant.

lundi 2 juin 2014

Deux sortes d'hommes

  Deux sortes d'hommes (parmi la multitude des catégorisations imaginables) : ceux qui ne pourraient concevoir de pire supplice que de se voir en permanence infliger leur reflet ; ceux qui se délecteraient d'avoir toujours un miroir à la main. (Ceci dit sans préjuger de la beauté des uns ou des autres).

dimanche 18 mai 2014

Incipit d'En terre inconnue

    A force de vivre on ne démêle plus qu’à grand peine l’écheveau de sa propre trivialité. On s’y habitue, plus ou moins résigné. Certains vous causent religion, d’autres de leur consommation d'alcool. Un chapitre de Céline, une cigarette, un bout de chemin, une chanson de Brassens, un plat de pâtes, une bière, quelques notes de Beethoven, un café avec X, un aphorisme de Nietzsche, des échanges de politesse, quelque démarche administrative, une partie d’échecs, peut-être un peu de courses à pied, pour l’hygiène. Et puis, après ?
    On a beau savoir, anticiper, ne pas être plus naïf qu’un autre, on n’en est jamais pour autant à l’abri des surprises les plus banales. Et au réveil c’est toute la vanité du monde qui s'étale partout où porte le regard.
    Oh, je sais bien que c’est particulier. Tout le monde n’est pas parti promener sa solitude sous d’autres climats. D’autres doivent trimer. Beaucoup, enfin, donnent l’impression que leur existence se déroule sous les plus palpitantes hospices.
    « Enivrez-vous » ? Trop fatiguant. « Aimez-vous les uns les autres » ? Salissant. « Carpe diem » ? Quel cliché... Que reste-t-il ? La conviction d’être plus malin qu’un autre, que partagent à part égal imbéciles et génies.
    Trop lâche pour partir à la guerre ou pour faire la révolution. Seul demeure le retour éternel des mêmes jours. Les mêmes pensées. Les mêmes regrets. Les mêmes ambitions mesquines et les mêmes rancœurs puantes. Et puis, dans la langueur d’un jour gris, on se surprend à réécrire l’Ecclésiaste.

    En arrivant dans ma nouvelle chambre je m’écroulais consciencieusement sur mon lit en regardant les niaiseries à ma portée, pour faire passer le temps.
    Et il passait bien, pas contrariant, le temps. Au bout d’un moment je me remis à lire de la philosophie, histoire de relever un peu le niveau de mes distractions et de redorer mon orgueil. Parfois, la vanité du monde disparaissait derrière la complexité des questions que feignait de suivre ma cervelle. On se dit qu’on est pas si mal loti quand on peut invoquer à volonté les méditations les plus profondes de ceux qui nous ont précédés. Et puis tout retombe, je me retrouvais la tête et les mains vides, sans le courage nécessaire pour poursuivre mes idoles d’intellectuel.
   
    Mais, notez le bien, je ne me plains pas. Je ne fais que parler. Je ne suis même pas accablé par la mélancolie. Un peu las et puis voilà tout. Là encore, penché sur mon clavier, j’exécute ma seule et unique besogne : m’occuper. Tout à l’heure, le cours de mon existence continuera, aussi plat et répétitif que celui de tant d’autres.


mardi 13 mai 2014

Le sens de l'amitié

    Lorsque j'ai appris, en préparant un exposé scolaire, que Léon Blum et Barrès, collègues à la Revue Blanche, avaient été amis malgré leurs divergences d'opinion, j'ai d'abord été perplexe. Je me voyais à l'époque en valeureux gauchiste, et ne pouvais concevoir de véritable amitié avec ceux de l'autre camp. Puis j'ai cru comprendre. J'ai cru comprendre qu'on peut être amis, et se retrouver un jour, à la faveur d'une révolution ou d'une guerre civile, de part et d'autres de la ligne de front. Tirera-t-on ? Peut-être, si l'on tient à faire passer ses convictions avant toute autre chose. D'un autre côté, "Ami de la vérité, mais avant tout ami de Socrate", pour citer un fameux détournement que je crois être de Cicéron. Alors quoi ? Alors on verra bien, on tirera sur le voisin, on fera des trêves durant lesquels on essaira de transformer son ami en transfuge, en agent double, en traître à sa cause qui seule nous est ennemie. Tout est envisageable. Mais n'oubliez pas que, si un jour, moi, qui me sens chaque jour un peu moins politisé, j'en arrive à devoir vous livrer bataille dans quelque guerre de l'avenir (Dieu m'en préserve), je ne cesserai pourtant de vous considérer en ami, et attendrai avec impatience de vous rejoindre dans l'autre monde.

lundi 12 mai 2014

Deux fois deux principes

Lo hecho esta hecho, que sera sera.
Ou dans la langue de Socrate et du Christ :
Ne pas tenir à ses opinions ; que ta parole soit oui oui, non non, le reste vient du péché.