mercredi 17 juin 2015

Le Duel qui n'a pas eu lieu

 A dix-huit ans, je tombais amoureux d'une jeune fille, avec qui je formais un couple pendant deux ans et demi, avant qu'elle ne me quitte pour un autre. Dans mes vieux papiers, j'ai retrouvé ce brouillon de message datant de mes vingt-et-un ans, que je comptais envoyer à mon rival, avant de me dégonfler, et que j'ai eu envie de recopier ici... Les maladresses, les références ridicules et le ton sont d'origine.

Monsieur,

je n'ai pas l'heur de vous connaître personnellement mais mon patronyme vous renseigne sans doute suffisamment. Vous m'avez offensé en séduisant et embrassant celle auprès de qui vous aviez passé, avec mon consentement, des vacances en Italie. Je vous écris pour vous provoquer en duel, veuillez considérer ce mail comme le coup de gant que j'aurais du vous asséner, en m'excusant pour ce manquement à l'élégance (qui ne vous choquera sans doute pas néanmoins). Étant l'offensé, je devrais disposer du choix des armes, mais je suis prêt à vous le laisser. L'arme à feu me paraît déconseillée car je ne suis pas un inconscient, et que vous ne l'êtes sans doute pas non plus (quoique ce type d'armes serait davantage envisageable s'il était possible de se procurer les pistolets qu'utilisaient les gentilshommes du XVIIIe siècle, voyez par exemple le film Ridicule. Je dispose chez moi d'un fleuret mais l'arme est à la fois trop inoffensive et potentiellement létale. Dans ces conditions, je préconise la boxe anglaise. Vous êtes libre de proposer autre chose, en évitant des expédients qui, quoique divertissant, nous déshonoreraient tous deux (ping-pong, monopoly, scrabble etc.).

En ces temps où tout s'achète, où les marchands tiennent le haut du pavé et interdisent la violence aux êtres qui acceptent de croupir dans le mépris des puissants, ma demande risque de vous sembler incongrue. Je tiens donc à en préciser les modalités, qui suivront, autant que possible, les canons chevaleresques. Vous pouvez vous documentez. Je vous conseille, en plus du film susnommé, le très bon Mon oncle benjamin ainsi qu'une quelconque version des Trois mousquetaires (que, si vous savez lire autre chose que le jargon anglicisant des commerciaux, vous pouvez même consulter en livre, première partie "l'arrivée à Paris").

Un duel comprend un certain nombre de règles sur lesquels il convient de s'accorder. Techniquement, je vous convie à un "duel d'honneur". Il ne s'agit pas pour moi de ruer dans les brancards, de vous "casser la gueule" en petit-bourgeois mal élevé. Je ne suis pas non plus en train de vous proposer un moyen de choisir qui de nous deux "mérite" celle que vous m'avez prise, elle est actuellement avec vous et je ne cherche qu'à conserver mon honneur.

Vous n’avez plus qu’à vous choisir deux témoins, j’ai déjà les miens. Pour ce qui est du lieu, je suggère soit le parc de l’enfant Jésus à Douai, soit le petit coin en bord de Deûle, entre Lille et Lambersart (près du domicile de votre nouvelle petite amie), entre deux monticules pyramidaux de terre, couverts d’herbe et parfois de fleurs.

Je vous invite à me répondre, ou tout au moins à me donner un accusé de réception si vous ne souhaitez pas me voir me changer en redoutable "spammeur" qui vous enverrait inlassablement la même chose. Sachez, pour finir cette missive, que si vous refusez ce que je vous propose vous n'entendrez plus parler de moi, je ne chercherai pas à vous voir et vous considérerai comme déshonoré. Sachez que l'honneur s'éprouve, Monsieur, et qu'une fois perdu, il est bien difficile de le recouvrer.

Salutations,
Jérémie Sercy

mardi 20 janvier 2015

Je ne tiens jamais mon journal


Mardi 20 janvier 2015, deux heures dix du matin, Lambersart, ma chambre. Au fond, il n'y a pas de mystère : je vais bien, au point de susciter en moi des réminiscences de manie, malgré le froid glacial dans lequel ma chambre est plongé, malgré la fatigue, la lassitude du tabac, la mauvaise musique, je vais bien, dis-je, pour la simple raison que je vais moins mal. Je m'explique, et rappelle ici cette journée d'août 2014, dans les Alpes, en compagnie de V. et T. : journée maniaque, mais pourquoi ? Tout simplement parce que, pour une raison dont j'ignore certes et l'origine, et la raison de son peu de durée, parce que sur le fond d'une dépression molle, cela va un peu mieux. Ce n'est qu'un monticule, et non l'une de ses montagnes dont j'étais alors entouré, mais à côté du gouffre, c'est déjà bien haut.

D'autre part, il me semblait comprendre enfin pourquoi je brassais tant de vent lorsque j'allais bien, et avais paradoxalement parfois besoin d'aller un peu moins bien, ou de m'être mieux habitué à mon trop-bien-être, pour entreprendre quelque chose. C'est que le simple motif de mon humeur me suffit alors à être heureux. A quoi bon lire, écrire, faire ? Il suffit d'être. Et certes pas, ou peu, de paraître.

Enfin, et pour faire simple, l'insomnie consécutive à ce genre d'état se passe de commentaire : dormir, c'est accepter une césure après laquelle le malaise peut revenir. Afin de faire durer autant que possible mon état, je n'avais d'autre choix que de veiller.


Le reste sera bavardage, ébauche toujours reprise des mêmes commentaires sur ce qui m'arrive alors, que j'ai osé comparer à une résurrection à une occasion : le sentiment de reprendre possession de mon être. La métaphore du Magicien d'Oz, toujours, que je veux aujourd'hui complète : le cœur, le cerveau et le courage enfin retrouvés (plus complète que jadis, car j'envisage seulement à présent de prendre en compte le courage, qui me semble à présent une troisième dimension très évidente).


La conviction, pourtant, plus claire cette fois-ci, qu'il me faut faire quelque chose de ce renouveau. La Vie de l'esprit, bien sûr ; mon séminaire pour lequel je dois lire ; peut-être un mauvais petit poème de mon cru…


Mais tout d'abord, place à Bach, un peu au hasard, histoire de mieux peupler ce début d'insomnie, bien qu'en parfait philistin.


« La claire conscience de la préciosité du temps », etiam sic.


Deux heures trente-et-une du matin, sans interruption, même lieu. Le temps me manque alors. Divaguons : il me faudrait pouvoir mettre en réserve ces longues heures passées dans la dépression, incapable de rien, et les utiliser en ces instants que, j'ai peur de le dire, j'ai envie de qualifier de grâce.


Je suis en tout cas plus que jamais convaincu qu'il ne peut y avoir de montagne sans vallée, de sommets sans contrebas.


Alors, que faire ? Eh bien, rien d'autre que garder, autant que faire se peut, le souvenir de cette impulsion. Finir cette petite page d'un journal que je ne tiens jamais. Ne pas oublier. Ne pas oublier. Ne pas oublier les possibles. Ne pas oublier cette modalité, la possibilité. Résister aux sophismes de la dépression, à la conviction de ne rien valoir, à celle que tout est irrémédiablement perdu, trop tard, mal venu. Consigner dans quelques mots, que je veux qualifier de maladroits pour capter votre bienveillance, alors même que je me réjouis de leur retour, de les voir briser le silence dans lequel m'enfermait la tristesse. Et qu'importe après tout, qu'ils soient mauvais, ces mots, mes mots en « x », banals, mille fois usités, et mieux qu'ici : ce que je veux dire, bien que je le porte à votre connaissance, et c'était depuis le début mon attention, c'est qu'il me reste tout à préparer, et que je ne dois plus jamais l'oublier. Deux heures quarante-et-une du matin. [Relecture] Deux heures quarante-quatre du matin.



DEBUT

vendredi 2 janvier 2015

Kleptomane

J'ai volé un déodorant
Sans faire attention
Il était dans ma poche à la sortie
Ou bien l'aurais-je payé ?
Ne croyez pas mes poses.
Je mime la folie, pour tendre à la sagesse.
C'est vous qui êtes tous fous !
(Je veux bien croire que tu n'as pas fait exprès de me dérober)

mercredi 26 novembre 2014

Insomnie

Enième insomnie... Je fouille mes fonds de tiroir histoire de trouver quelques miettes de tabac, pour qu'il m'accompagne, et j'écris pour m'occuper.
« Le Christ sera en agonie jusqu'à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps-là », comme dit Pascal, mais suivre ce programme à la lettre est la voie la plus sûre vers la folie, ce qui reste en accord avec le reste de sa pensée : « Le monde est si nécessairement fou que ce serait être fou par un autre tour de folie que de n'être pas fou ».
Moyennant quoi, on ne fait pas grand-chose. Ce ne sont pourtant pas les livres qui manquent, qui ne demandent qu'à être lus, ou la musique, qui ne demande qu'à être entendue. Mais on n'a pas l'énergie, on ne veut que dormir, alors on écoute des chansonnettes en regardant l'heure tourner.
On espère bien pourtant trouver quelque chose d'un peu plus relevé, une tournure un peu plus juste, une rime un peu plus riche, mais rien.
Et puis on achève la chose, on publie, en se disant que, de toute façon, personne ne viendra la lire.
Et on tâche de passer à autre chose.

vendredi 14 novembre 2014

Extrait d'une correspondance maniaque : dans la tête d'un fou

Le message qui suit a été rédigé lors d'un "épisode maniaque délirant", en un quart d'heure environ, par un fou qui ne s'ignorait pas tout-à-fait. Il fut interné quelques heures après l'avoir envoyé.
A part les noms, rien n'a été modifié. 
L'auteur de ces lignes est beaucoup moins déplaisant qu'il n'y paraît, lorsqu'il prend ses médicaments tout du moins.


Envoyé le : Lundi 3 octobre 2011 16h24
Objet : Re :


V,

En peu de mots.
- Je suis musulman et innocent
- Je passe de bonnes mains en bonnes mains - en ce moment celles de M, qui s'amuse à cultiver ma frustration
- Je n'ai pas besoin de dormir.
- Un Conte de Noël m'apaise, rassuré que tu l'aies compris
- Je repasse chez Z quand je peux
- Va sur mon mail pour essayer de calmer mon bordel : en ce moment j'emporte qui je veux dans ma chute
- Je suis en train de me ramasser à la petite cuillère
- Il faut apaiser ma mère dès qu'elle commencera à s'inquiéter, mais je crois qu'elle a compris que j'avais besoin de distance.
- Envoie moi le RIB dès que possible. J'ai de belles idées pour me tranquilliser, tu verras
- Si tu veux gagner du temps, comprends que je suis à niveau bathmologique supérieur au temps. Je suis l'homme qui fait grimper les échelons, les degrés : profites-en
- Si je meurs, mon héritage intellectuel est à ta charge. Gère tout : enterrement, mots pour les proches, et textes... Ta discrétion fera merveille. J'ai appris à ne plus voir que les qualités chez les gens. Tu comprendras, mais prends le temps. Manzel be manzel
- Je suis fou mais de plus en plus heureux, et mes points faibles sont visibles. Si je vais à l'asile, c'est les psychiatres qui s'en mordront les doigts. Quand je traverse la rue, c'est les voitures qui ont peur de moi.
- Pour le moment : Zarathoustra, l'Iran etc. Ta religion doit être le tao je pense, alors ne traîne pas. Je suis dans une forme intellectuelle exceptionnelle. Profitez-en. Je suis en feu. Si vous vous tenez à distance, vous serez réchauffés sans brûler, comme le papillon
- Mes mots se finissent en x. Alors fais gaffe. Je peux vraiment tuer qui je veux. Mais prends Chirine et laisse moi Anita. Chirine te rendra meilleur, écrivain, et moi je ferai d'Anita une femme. Mais n'en parle pas à [...]
- Je ne gère plus rien : commence à classer ma production (mails, courriers etc.). Je suis devenu l'anti-RC, mais n'anticipons pas.
- Je suis ternaire. Le binaire, déjà essayé. Trois choix : Asile, Mort, Islam (Zoro)
- Fais gaffe à Hélène, à Armand, à Chirine. Aide moi et laisse moi t'aider. Mon portable est à la poubelle. Il m'est arrivé des choses magnifiques, Nuit de Feu, et tu sais que je n'emploie plus ces termes à la légère, tu comprendras quand j'aurai le temps de t'expliquer.
- Je suis bienveillant posé et lucide. On peut se revoir dès que tu le comprendras. Je n'ai pas encore dégainé. Si je dégaine, Asile Mort ou Prison. Continue à me prendre au sérieux. Ce n'est pas du chantage : je suis embarqué.
- Écris autant que tu veux, mais n'oublies pas que je suis très fier de ce mail, et que sa sincérité est donc celle d'une flèche qui va atteindre le mille. Toutes les femmes vont tomber bientôt, si tu veux en profiter viens avec moi dans les tavernes. Tu m'as fait roi, tu m'as fait qui je suis, profites-en ! Mon réseau comprend désormais la famille de M. Si je meurs, je gagnerai quand même, car tu finiras mon œuvre. Elle peut aller loin. 
- Comprend que je suis dangereux. Il me faut des femmes. J'aurais peut-être aller dû au bordel d’Allemagne, solution que j'assimile à l'asile, mais je crois que les salopes vont se coucher ce soir.
- V, je sais que tout le monde pense à moi. Mes actes suffisent. Je ne t'ai pas dit le dixième des nouvelles choses qui me sont arrivées, et pourtant je sais que tu vas trouver ce mail, écrit le plus vite possible, d'où la liste, impressionnant.

J'y Suis

vendredi 7 novembre 2014

"The Tyger", William Blake, traduction résolument infidèle et évolutive

Tigre ! Tigr' ! tout feu tout flamme
Dans les forêts de la nuit
Immortalité de ton âme
Dans l’œil ou la main : symétrie

Dans quel gouffre et dans quel ciel
Brûle le feu de tes yeux
Sur quels ailes fis-tu ton miel ?
Quelle fournaise aurait fait mieux ?

Et quelle main te conçut-elle ?
Twistant ton corps sinueux
Lorsque ton cœur caverneux
Se mit à battre l'étincelle

Et quel marteau ? Quelle chaîne ?
S’emparèrent de ton cerveau
Fus-tu conçu dans la haine ?
Pour persécuter l'agneau

Quand les étoiles effondrèrent
Les nuages remplis d'eau
Sourit-il pour son ère ?
Celui qui fit les animaux

Tigre ! Tigr' ! tout feu tout flamme
Dans les forêts de la nuit
Pérennité de ton âme
Dans l’œil ou la main : symétrie

dimanche 19 octobre 2014

Elena della Notte

Un souvenir de laine
Dans la nuit et le vent
Jolie petite Hélène
Je m'en irai avant.