samedi 7 mai 2016

Psychosophie du maniaque : le temps distordu


Mon meilleur ami m'a commandé un texte, « Psychologie du maniaque accélération et distorsion du temps », en m'autorisant à en modifier légèrement le titre. C'est ma première commande, je compte bien l'honorer.

Le maniaque au sens bipolaire, au sens de la maniaco-dépression, est donc l'homme qui va trop bien. Il est sur l'autre versant, le contraire de la dépression, celui où l'on monte tellement haut, Icare, qu'on finit par se brûler et s'écraser. Le rapport qu'un tel état induit à la temporalité a en effet quelque chose de particulier.

Commençons par énoncer quelques évidences : le maniaque a beaucoup de temps puisqu'il ne dort plus, ou presque. Il sera souvent dépendant à diverses substances. Celui dont je parle privilégie café, bière et tabac, mais sa véritable dépendance est affective : il a un besoin maladif de l'amour des autres, et tous les signes de désamour le blessent comme l'acide sur la plaie. Il parle beaucoup, vite, et utilisera tous les moyens mis à sa disposition pour communiquer ce qu'il souhaite énoncer. Il pourra être pudique, cacher en public, Li Po dans les tavernes, nous dit Debord, les stigmates dont son psychisme et, parfois, son corps, sont couverts. J'oublie de nombreuses caractéristiques, mais comme on m'a demandé de parler du temps, je propose de commencer.

« Le vrai goût du passage du temps », comme le dit Debord, encore. Sur cela je ne reviendrai pas. Car ce n'est pas de la teneur du temps, de ce qu'on y goûte, que je veux parler, je souhaite explorer le temps du temps.

Certaines attentes correspondent, pour le maniaque, à une crucifixion de plusieurs siècles. Régressif, infantile, le maniaque veut tout tout de suite, Scarface, « I want the world and everything in it » - and I want it now. Le maniaque peut tomber amoureux en une fraction de seconde, parce qu'on aura fait un geste, saint Martin, comme lui donner un morceau de biscuit alors qu'il avait faim. Le plus troublant est que, dans certaines circonstances, cet amour pourra durer. Dans le cas clinique sur lequel je me penche, le feu de l'amour avait duré plusieurs mois sans combustible, non réciproque, et les braises mirent plus longtemps encore à disparaître. Huit minutes suffisent au maniaque pour réformer sa vie, changer de religion, de parti, de patrie, de Terre… Mais le maniaque est aussi monomaniaque. Il écoutera en boucle une chanson parce qu'elle lui a plu, qu'il en est tombé amoureux, et gardera pour elle une tendresse nostalgique pour le restant de ses jours. Il semblera aimer beaucoup les gens, et ses plus proches amis le lui reprocheront parfois, comme un manque de fidélité, alors qu'il ne les trompe le plus souvent que faute de mieux (le plus souvent, car il arrive qu'il fasse effectivement d'extraordinaires rencontres), et ne voudrait rien tant qu'ils se rendent pour lui disponibles en permanence, vingt-trois heures sur vingt-quatre. Le maniaque a beaucoup de temps, mais il vit dans l'urgence permanente, car il sait que le feu ne laisse, à terme, derrière lui, que cendres et fumée. Il peut avoir de fortes attaches, il peut aimer l'engagement, et s'y tenir.

Il peut beaucoup, mais n'arrivera le plus souvent à rien, faute de temps.

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